Le marché diamantaire mise sur les relations

Avi Krawitz

L’industrie diamantaire et le secteur bancaire réapprennent à se connaître après avoir admis qu’un fossé s’était creusé entre eux. Dans ce sens, le séminaire sur le financement diamantaire qui s’est récemment tenu à Mumbai a fourni l’occasion tant attendue de parler.[:]  « Tant que l’industrie ne comprend pas nos problèmes et tant que les prêteurs ne comprennent pas les difficultés de l’industrie, nous ne pourrons pas avancer », a expliqué Karnam Sekar, directeur général adjoint de la State Bank of India.

Les banquiers considèrent toujours que les diamants sont un secteur à haut risque. Parallèlement, des représentants du marché diamantaire considèrent que des progrès importants ont été réalisés pour améliorer le niveau de conformité, la transparence et ce que l’on appelle la « bancabilité » de l’industrie.

Il semble que les deux aient raison : des progrès ont été réalisés mais il faut avancer davantage, étant donné les contraintes réglementaires que subissent les banques.

Après la crise financière de 2008, de nouveaux critères sur les capitaux, introduits par les réformes sur la réglementation bancaire de Bâle, ont transformé le fonctionnement des institutions financières avec lesquelles collabore l’industrie diamantaire, d’après Ernie Blom, président de la World Federation of Diamond Bourses (WFDB) qui a accueilli le séminaire en février.

« Il est essentiel que les sociétés diamantaires comprennent ces changements et adaptent leur approche pour continuer à prospérer, a-t-il expliqué lors de l’événement. Mais nous devons également rappeler que notre industrie s’est engagée dans une démarche d’autorégulation, afin d’en finir avec les idées reçues qui collent malheureusement à notre activité. »

Qu’a fait l’industrie ?

L’avancée vers la conformité financière et la gouvernance ne vient pas seulement des banques, elle est aussi issue des secteurs du retail et de l’extraction minière.

Signet Jewelers, le plus grand bijoutier au monde, a lancé son protocole sur l’approvisionnement responsable en diamants en février 2016, obligeant ses fournisseurs à mettre en place une facturation adéquate dans toute la chaîne de distribution. L’objectif est de s’assurer que le produit fini provienne d’une source éthique.

Des programmes de traçabilité de même ordre sont en cours d’application chez d’autres détaillants et par le biais de divers organismes commerciaux. Le Gem & Jewellery Export Promotion Council (GJEPC) indien, par exemple, a développé son propre programme Know Your Customer (KYC, Apprenez à connaître votre client), qu’il a baptisé « My KYC Bank ». Il centralise ainsi les formalités permettant de satisfaire les exigences KYC.

Le secteur minier a quant à lui élevé la barre en matière de conformité financière. La De Beers insiste pour que ses clients sightholders respectent les normes internationales d’information financière (IFRS) et ses principes de bonnes pratiques pour la responsabilité sociale des entreprises, ceci afin de pouvoir bénéficier de son offre de brut. D’autres grands miniers de diamants, tel qu’ALROSA, font la même chose.

La De Beers a indiqué en décembre que près de la moitié de ses 85 sightholders avaient achevé la feuille de route vers la conformité. Les autres doivent encore mettre leurs dossiers en ordre pour pouvoir présenter des comptes IFRS audités pour l’exercice fiscal en cours.

Les problèmes des petites sociétés

Les grands fabricants et négociants de diamants ont adopté les nouvelles normes de transparence, explique Eric Tunis, associé du cabinet comptable new-yorkais Friedman LLP, qui sert des clients diamantaires et joailliers.

Néanmoins, il affirme à Rapaport News que « de nombreux petits acteurs aux États-Unisqui ne sont rien moins que de bonnes personnes, dont l’éthique ne pose pas problème doivent encore améliorer leurs normes de conformité.»

Si l’on tient compte du temps qu’il a fallu aux sightholders, qui disposaient déjà de structures organisationnelles, pour se mettre en conformité, nous devons avoir des attentes réalistes sur les délais à accorder au reste de l’industrie, ajoute-t-il.

Eric Tunis pense que les regroupements vont augmenter aux États-Unis car les petites entreprises n’ont pas accès au financement et parce qu’il y a trop de sociétés à l’assaut d’un marché figé.

De même, les conférenciers du séminaire ont souligné la nécessité de se concentrer sur les petites et moyennes entreprises (PME) en Inde. Les institutions du pays œuvrent d’arrache-pied pour formaliser le secteur, a indiqué Anoop Mehta, président de la Bharat Diamond Bourse (BDB).

Cela est particulièrement nécessaire après le programme de démonétisation du gouvernement indien qui a éliminé les gros billets et poussé le pays à adopter les transactions électroniques. La démonétisation a pris les petites unités de fabrication au dépourvu car un grand nombre de leurs travailleurs n’ont pas de comptes bancaires – ni même d’accès pratique aux banques – comme le nécessiteraient de telles transactions.

« Une grande part de l’industrie est constituée de PME qui règlent leurs travailleurs en espèces, a expliqué Praveenshankar Pandya, président du GJEPC lors du séminaire. Il leur faudra donc du temps pour ouvrir des comptes courants et savoir utiliser les outils bancaires habituels. »

Diamond Financing Seminar-Mumbai

De nouvelles sources de crédit

Bien que les banques indiennes soient appelées à soutenir les PME en leur accordant plus de crédits, on craint aussi qu’elles ne soient trop libérales dans leurs prêts à l’industrie – en particulier face à leurs homologues d’Anvers, New York et Ramat Gan.

On compte environ 40 banques qui prêtent au marché indien aujourd’hui mais il n’y en a que cinq environ à comprendre réellement comment fonctionne l’industrie, a indiqué un banquier lors de la conférence.

Praveenshankar Pandya a estimé que l’Inde représente à peu près la moitié des 11,5 milliards à 12 milliards de dollars de crédit actuellement proposés à l’industrie mondiale.

Les banques indiennes ont renforcé leur position sur le marché du crédit diamantaire ces dix dernières années. Une augmentation des défauts de paiement, après la crise financière de 2008, a en effet amené les banques européennes et israéliennes à renoncer aux prêts. Dubaï a également capitalisé sur cette tendance, les banques locales proposant une nouvelle source de financement lorsque la ville est devenue un centre important pour les échanges de diamants.

Le séminaire a également étudié de nouveaux modes de financement proposés sur le marché, comme les investisseurs en actions, le financement participatif et l’utilisation de la technologie Blockchain.

Des crédits insuffisants

Ces nouveaux canaux, associés au financement disponible dans les banques traditionnelles, permettent à l’industrie de ne pas manquer d’options de crédit pour les « sociétés attrayantes pour les banques », a soutenu Erik Jens, responsable des clients diamantaires et joailliers chez ABN Amro.

Ernie Blom s’est inscrit en faux, ajoutant que ces alternatives n’en étaient encore qu’à des stades précoces.

« L’incapacité du marché à s’assurer suffisamment de crédit est le problème le plus urgent de l’industrie, a affirmé Ernie Blom. L’absence de fonds a réduit les liquidités disponibles pour les sociétés diamantaires, ce qui a impacté la flexibilité des entreprises et les a rendues bien plus vulnérables aux fluctuations de marché»

Erik Jens a rétorqué que la contrainte réelle était moins liée au financement qu’à la rentabilité des sociétés, à leurs marges, leur approvisionnement et leur capacité à fabriquer les bonnes marchandises au bon moment.

Le point de vue des banquiers

Les banquiers qui s’exprimaient lors du séminaire ont évoqué comme principale préoccupation les problèmes de rentabilité et de réputation.

Depuis 2008, le niveau des actifs improductifs – ou défauts de paiement – représente le double de la moyenne des autres industries. C’est pourquoi le marché diamantaire s’inscrit dans la « catégorie des risques négatifs », a indiqué PS Jaykumar, directeur général à la Bank of Baroda.

Avant 2008, personne n’entendait parler de faillites dans l’industrie mais depuis, la croissance est restée plate et le nombre de défauts de paiement a augmenté, a indiqué un autre conférencier.

L’absence de croissance est devenue l’un des principaux problèmes auquel les banques ont été confrontées vis-à-vis du marché diamantaire ces dix dernières années, parallèlement au manque de transparence et à l’absence de garanties solides, a expliqué Varda Shine, ancienne dirigeante de la De Beers et propriétaire du cabinet de conseil Sky Inc.

La volatilité du marché diamantaire, la réglementation, l’absence de sécurité sur les garanties et l’absence de véritable base d’actifs ont contribué à élever la notation de risque du secteur, a ajouté Erik Jens. Il a également fait remarquer que les banques étaient très conscientes de la vision négative qu’ont les régulateurs, les consommateurs, les ONG et les médias à propos de l’industrie – une réalité qui limite l’attrait global du secteur diamantaire auprès des banques.

À ce sujet, Karnam Sekar a souhaité que le marché assume davantage la responsabilité des actions de ses membres, à la fois en termes de réputation et de finances.

« Auparavant, si une unité avait des problèmes, le reste du marché se jetait sur elle, a-t-il remarqué. On ne voit plus trop ça aujourd’hui. »


Apprendre à se connaître

En fait, au vu des circonstances, les banquiers ont exprimé de la frustration par rapport au marché. Ils veulent un flux d’informations plus transparent, de sorte que, si une société fait faillite, il y ait un partage d’informations sur l’affaire dans toute l’industrie.

Le marché a également appelé à un engagement plus fort. Après le séminaire, la WFDB a mis sur pied un groupe de travail financier pour collaborer avec les banques et « montrer que considérer l’industrie diamantaire comme un secteur à haut risque est une erreur », a indiqué Ernie Blom.

Or, de telles mesures doivent aussi s’appliquer aux individus et à la façon dont les banques travaillent avec leurs clients, a souligné Russell Mehta, vice-président du GJEPC et directeur chez le fabricant Rosy Blue. Il a exhorté les banques à investir davantage dans l’évaluation des crédits et les relations, plutôt que de simplement tenir compte du bilan.

Cela exigerait des banques qu’elles se concentrent sur chaque client – la personne qui tient les rênes de l’entreprise – plutôt que sur l’industrie dans son ensemble, a ajouté Russell Mehta. Cela obligerait aussi les sociétés à prouver qu’elles satisfont les normes de conformité et de transparence que l’on exige d’elles.

Pour que cela soit possible, les sociétés, et notamment les petits acteurs, doivent changer d’état d’esprit, explique Eric Tunis. Elles sont toujours attachées à leur ancienne façon de travailler, basée sur la confiance et une poignée de main, note-t-il. Or, cette mentalité est généralement incompatible avec l’application des normes de conformité et de transparence.

Toutefois, les prêteurs et les fournisseurs qui insistent sur ces normes ne peuvent pas se permettre de transiger, maintient-il.

« L’industrie doit admettre qu’elle ne peut plus travailler comme avant, explique Eric Tunis. La façon dont les sociétés agissent et travaillent doit s’aligner sur ce que le marché – les clients, les fournisseurs et les prêteurs – exige d’elles. »

Financing Seminar-2017-02

Source Rapaport