La géopolitique redessine-t-elle les routes du commerce du diamant ?

Avi Krawitz

La reprise observée dans les échanges diamantaires via Anvers ne traduit pas un véritable redressement du marché mondial, mais plutôt un retour progressif de l’activité au sein de la place belge.

Cette amélioration s’explique en partie par plusieurs mesures structurelles mises en œuvre en 2025, comme l’a récemment souligné Karen Rentmeesters, CEO de l’Antwerp World Diamond Centre (AWDC), dans un communiqué. Mais elle résulte également d’évolutions géopolitiques qui ont joué en faveur de la Belgique.

Cette dynamique apparaît clairement dans les statistiques du commerce diamantaire belge publiées par l’AWDC, qui mettent en évidence deux indicateurs particulièrement marquants.

Les importations de diamants taillés ont progressé de 21 % sur un an pour atteindre 1,92 milliard de dollars, portées par une forte hausse des flux en provenance d’autres centres de négoce. Les importations depuis Hong Kong ont augmenté de 21 %, celles en provenance d’Inde de 17 %, des Émirats arabes unis de 68 % et d’Israël de 40 %.

L’autre donnée notable concerne les importations de diamants bruts, dont les volumes ont bondi de 36 % pour atteindre 10,69 millions de carats, alors même que leur valeur reculait de 8 %, à 721,7 millions de dollars. Cette évolution reflète une baisse de 32 % du prix moyen, désormais établi à 67 dollars par carat.

Dans le même temps, les exportations de diamants taillés, souvent considérées comme l’indicateur le plus révélateur de la demande mondiale, ont progressé de 2 % en valeur et de 1 % en volume, soutenues par une hausse de 15 % des expéditions vers Hong Kong et de 7 % vers les États-Unis.

L’amélioration observée en Belgique contraste avec la situation d’autres places diamantaires. L’Inde, principal centre mondial de fabrication, a vu ses importations de brut reculer de 23 %, à 2,14 milliards de dollars, tandis que ses exportations de taillé diminuaient de 10 %, à 3,17 milliards de dollars. En Israël, les échanges ont enregistré des contractions à deux chiffres sur l’ensemble des segments. Les Émirats arabes unis, premier centre mondial de négoce, ne publient pas leurs statistiques.

Quels facteurs expliquent donc cette reprise du commerce diamantaire belge ?

Des ajustements structurels

Karen Rentmeesters met en avant trois éléments principaux. Sur le plan structurel, elle souligne l’amélioration de la coopération avec les autorités flamandes, belges et européennes. Il s’agit d’un changement notable compte tenu des mesures fiscales et bancaires restrictives qui avaient pesé sur le commerce diamantaire belge ces dernières années.

Elle évoque également une politique de visas plus efficace, facilitant l’accès des négociants étrangers, ainsi que la reconnaissance des métiers de tailleurs et de trieurs de diamants comme professions en pénurie. Ces mesures visent à attirer de nouveau talents et capitaux vers Anvers après plusieurs années de délocalisation progressive des activités.

Enfin, Karen Rentmeesters cite les tensions géopolitiques, notamment les troubles au Moyen-Orient, qui poussent certaines entreprises à rechercher des bases opérationnelles plus stables et plus flexibles.

Le conflit impliquant l’Iran a perturbé les échanges à Dubaï et en Israël, même si l’activité devrait progressivement se normaliser une fois la situation stabilisée. Fait notable, les exportations belges de diamants taillés vers Dubaï ont augmenté de 46 % en volume au mois de mars.

Les données d’Anvers suggèrent néanmoins que les tensions géopolitiques influencent déjà une réorganisation partielle des routes commerciales du diamant.

Une chaîne d’approvisionnement en mutation

Historiquement, la filière diamantaire suivait un schéma relativement stable. Les diamants bruts de De Beers étaient distribués lors des sights organisés à Londres, transférés vers Anvers pour le négoce et le tri, puis majoritairement expédiés vers l’Inde pour la taille et le polissage. Les diamants taillés étaient ensuite redistribués via des places comme New York, Hong Kong ou Ramat Gan avant d’atteindre les marchés du retail.

Cette organisation a commencé à évoluer en 2013 lorsque De Beers a transféré ses sights au Botswana. Dans le même temps, les Émirats arabes unis se sont imposés comme une plateforme alternative grâce à une politique fiscale favorable. Cette dynamique s’est accélérée avec l’essor du système des tenders et l’affaiblissement des circuits traditionnels. Le parcours le plus fréquent des marchandises De Beers est alors devenu : Gaborone, Dubaï, Surat.

Anvers, de son côté, avait maintenu ses échanges avec Alrosa et demeurait la principale destination des diamants bruts russes, devenus une source majeure de l’approvisionnement mondial. Cette situation a brutalement changé après le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine en 2022, lorsque les sanctions du G7 ont limité la distribution des diamants russes.

Dans une tentative de préserver son rôle central, Anvers avait porté un projet de traçabilité fondée sur la blockchain visant à centraliser dans la ville la vérification de l’origine des diamants bruts. Cette initiative, controversée, a finalement perdu de son élan et contribué à des changements de gouvernance au sein de l’AWDC, avec le départ d’Ari Epstein et l’arrivée de Karen Rentmeesters à la direction générale.

Depuis lors, Anvers semble avoir adopté une approche plus pragmatique et stratégique, notamment dans ses relations avec les décideurs politiques. Cette orientation paraît aujourd’hui porter ses fruits.

Le rôle des accords commerciaux

L’accord commercial conclu entre l’Union européenne et les États-Unis a exempté les diamants de droits de douane à l’importation sur le principal marché mondial du diamant. D’autres centres ont, en revanche, dû faire face à des droits de douane compris entre 10 % et jusqu’à 50 % pour l’Inde, avant que New Delhi ne négocie un accord supprimant de fait les taxes sur les gemmes et diamants.

Parallèlement, l’Union européenne et l’Inde ont conclu leur propre accord commercial : l’UE a supprimé les droits sur les importations indiennes de gemmes et de joaillerie, tandis que l’Inde a abaissé ses droits sur les diamants taillés européens de 5,5 % à 2,5 %.

Ces évolutions ont offert à Anvers un avantage compétitif qui, à en juger par les résultats du premier trimestre, semble avoir permis à la place belge de regagner une partie de ses parts de marché malgré ses 580 années d’existence.

Une partie des activités s’est probablement temporairement déplacée depuis Dubaï ou Ramat Gan en raison des tensions au Moyen-Orient, mais cela ne suffit pas à expliquer l’ensemble du phénomène.

Ce qui semble se dessiner apparaît plus structurel. Le commerce du diamant continue de rechercher l’efficacité, mais la définition même de cette efficacité évolue désormais sous l’effet des droits de douane, des politiques publiques et des conditions d’accès aux marchés autant que des contraintes logistiques.

Anvers a adapté son positionnement en intégrant davantage le diamant dans la stratégie commerciale européenne tout en réduisant le coût des opérations pour les acteurs internationaux. La ville ne retrouvera peut-être pas sa domination historique, mais elle renforce incontestablement sa place dans l’écosystème mondial.

Si la géopolitique redessine aujourd’hui les routes du commerce diamantaire, elle le fait avant tout à travers les mécanismes économiques. L’ensemble des acteurs du secteur devra désormais utiliser son influence pour préserver des conditions commerciales favorables. Ceux qui n’y parviendront pas risquent d’en payer le prix.

Image : Le quartier diamantaire d’Anvers (AWDC)

Source : Diamond Press