Le destin fragile des joyaux

Isabelle Hossenlopp

Le vol du collier de la reine Nazli, le 27 août dernier au MAK de Vienne où il était exposé, est une perte immense. C’est un trésor qui disparaît. Pièce majeure de l’histoire et du patrimoine de la Maison Van Cleef & Arpels, ce joyau était aussi un très beau témoignage de la joaillerie blanche de l’Art déco.

De la cour d’Egypte aux archives de Van Cleef & Arpels

L’histoire du collier, baptisé « Collerette », qui vient de disparaître, est indissociable tant de l’excellence du savoir-faire joaillier français que du destin de la famille royale d’Egypte. Créé en 1939 pour la reine Nazli d’Egypte, il fut porté par celle-ci au Caire, à l’occasion du mariage de sa fille avec le futur shah d’Iran Mohammad Reza Pahlavi.

Ruinée en exil, suite à la chute de la dynastie royale, la reine le revendit à Sotheby’s en 1975 où il fut adjugé 140 000 dollars. Il disparaît ensuite du marché pendant près de 40 ans avant d’être racheté par Van Cleef & Arpels chez Sotheby’s à New York en 2015 pour … 4,3 millions de dollars. Le joaillier parisien se réjouit alors d’avoir pu réintégrer à son patrimoine cette pièce somptueuse, sertie de 673 diamants (en tout 200 carats), emblématique de son style de l’époque.

Un témoignage artistique majeur

Revenue dans les collections de la Maison, la « Collerette » est bien davantage qu’un bijou royal spectaculaire. Elle est un témoignage vivant de l’Art déco parisien, de l’histoire des cours égyptienne et iranienne et de l’âge d’or de la joaillerie blanche, style de la fin des années 1930 qui associe des diamants au platine dans de véritables architectures de lumière monochromes et éblouissantes. Sur le collier de la reine Nazli, les gemmes de taille brillant et de taille baguette s’harmonisent pour recréer une esthétique d’une géométrie rigoureuse et tout en symétrie typique de l’époque. Les rangs de diamants forment des motifs de drapé semi-circulaire et de rubans qui s’enroulent autour d’une magnifique pierre centrale, motifs repris par le diadème assorti qui fut réalisé en même temps pour la cérémonie de mariage de la princesse. Douloureux hasard de l’histoire, c’est au moment où la Maison Van Cleef & Arpels lance la collection de haute joaillerie Fascinations d’Egypte, remettant en lumière son riche patrimoine d’inspiration égyptienne, dont ce collier faisait partie, que celui-ci est volé…

Patrimoine en danger

La « Collerette », qui avait déjà fait l’objet d’un projet de vol en France en 2021, était présentée dans l’exposition « Glanzstücke : Van Cleef & Arpels High Jewelry & Masterpieces from the MAK Collection » avec environ 300 autres pièces de la Maison parisienne. Elle a été emportée par deux malfaiteurs qui se sont introduits dans le musée comme de simples visiteurs, ont brisé la vitrine blindée de 41 coups de marteau et se sont emparés du bijou pour ensuite repartir sans être inquiétés. La photo de leurs visages, captée grâce aux caméras de surveillance, a été diffusée internationalement.

A Paris (vol des bijoux de la couronne au Louvre en 2025) comme à Vienne, ces vols spectaculaires révèlent la vulnérabilité des musées face à ce type d’opérations rapides et violentes. Mais si les bijoux du Louvre sont complexes à démonter étant donné la diversité des pierres, ce n’est pas le cas du collier de la reine Nazli dont les diamants de grande valeur pourraient être plus facilement démontés et dispersés. Ce serait alors une perte inestimable pour les collections de Van Cleef & Arpels mais aussi pour le patrimoine historique français.

La renaissance du Grand Condé

Autre joyau au destin mouvementé, le Grand Condé, remarquable diamant rose de 9,01 carats, sera exposé à partir du 17 octobre prochain au musée Condé du Château de Chantilly, en partenariat avec L’École des Arts Joailliers.

Rapporté de la région de Golconde, en Inde, par Jean-Baptiste Tavernier pour le compte de Louis XIV, ce rare diamant rose est attesté dans les collections des princes de Condé depuis le XVIIIe siècle. D’un rose homogène légèrement orangé – ce qui correspondrait aujourd’hui à un Fancy Orangy Pink – il présente une taille poire ancienne et appartient au type IIa, la catégorie des diamants chimiquement les plus purs. Le Grand Condé est l’une des pierres historiques les plus exceptionnelles au monde.

Observation du Diamant rose au microscope ©L’École des Arts Joailliers, Benjamin Chelly

La pierre fut elle-même dérobée au musée Condé en octobre 1926, avant d’être rapidement retrouvée, dissimulée dans une pomme. Elle était depuis lors conservée dans un coffre du musée et seule une copie était exposée. A partir d’octobre et jusqu’à janvier 2027, c’est le vrai diamant qui sera exhumé du coffre pour être exposé. Le résultat de nouvelles analyses gemmologiques menées par Emmanuel Fritsch, professeur émérite de physique et gemmologue à l’université de Nantes, Aurélien Delaunay et Annabelle Herreweghe, respectivement directeur et directrice adjointe du Laboratoire Français de Gemmologie, accompagnera sa réapparition, un siècle exactement après son vol.

Image principale : Collerette, 1939. Platinum, diamonds. Van Cleef & Arpels Collection © Van Cleef & Arpels SA