Les « poneys de Troie » non gouvernementaux

Sergei Goryainov

En février, l’International Grown Diamond Association (IGDA) a fêté son premier anniversaire. On n’a pourtant assisté à aucune célébration tapageuse. Ce modeste événement a été totalement ignoré de la presse professionnelle, et c’est dommage. [:]Car la naissance de l’IGDA a sans aucun doute ouvert un nouveau chapitre de l’histoire du marché diamantaire traditionnel. Et peut-être même le dernier.

Il est très peu probable qu’il y ait aujourd’hui des doutes sur les objectifs fixés par l’organisation. Le site Internet de l’IGDA indique, dans sa section « Education » – avec la franchise désarmante d’un vieux soldat –, que les diamants naturels (par opposition aux synthétiques) impliquent une destruction de l’environnement, le travail d’enfants et d’esclaves, des diamants du conflit, etc. Ah, Kimberley Process, avez-vous dit ? Veuillez avoir l’amabilité de consulter ce lien : « Le Kimberley Process est un « sujet de choix » pour les diamants du conflit »…

On peut donc dire que les experts marketing de l’IGDA se sont donné une mission précise, détruire le nuage d’informations positives entourant les diamants naturels. Ne nous faisons pas d’illusions : il ne s’agit pas de diviser les « sphères d’influence » ni de créer un marché de niche pour les diamants synthétiques. Il s’agit bien de conférer une valeur négative aux diamants naturels en tant que biens de consommation. Le consommateur se doit de ressentir une aversion pour les diamants naturels et leur préférer les synthétiques. Et voilà… Rien de personnel, c’est juste une question commerciale.

Presque simultanément à la création de l’IGDA, une mutinerie s’est produite dans les rangs de l’industrie traditionnelle. La Coalition de la Société Civile (CSC), dirigée par le Partenariat Afrique Canada, a décidé de boycotter le Kimberley Process en raison de son inefficacité, c’est-à-dire son incapacité à gérer les diamants du conflit, le travail des enfants et des esclaves, la destruction de l’environnement, etc. Ça alors, quelle drôle de coïncidence !

Malgré elle, cette démonstration de mascarades simultanées a rappelé à l’auteur de cet article l’année 2005, déjà lointaine, quand une petite expérience avait été menée en conditions réelles sur des représentants convaincants de la société civile dans l’industrie diamantaire, dans un but purement « éducatif ».

Cette année-là, la Russie présidait le Kimberley Process et Moscou recevait la visite empressée des représentants de Global Witness et du Partenariat Afrique Canada. Le niveau de sensibilisation de ces « pères co-fondateurs » non gouvernementaux du Kimberley Process aux aspects les plus pointus de l’activité diamantaire avait provoqué une authentique admiration car il ne s’agissait évidemment pas d’une analyse basée sur des sources libres ou sur du journalisme d’investigation. Et puisque les agences de prévention publiques et professionnelles, tout en fournissant des informations aux activistes des droits de l’homme, s’attendent toujours à de la réciprocité, il était extrêmement intéressant de déterminer l’ampleur de cette réciprocité.

En mai 2005, lors de notre réunion avec le personnel de Global Witness et du Partenariat Afrique Canada, nous avions abordé le problème du trafic de brut depuis plusieurs pays européens vers l’Arménie, et plus loin encore, jusqu’à la « République non reconnue de Nagorno-Karabakh », où étaient établies des usines de taille. Des faits de violations manifestes de l’esprit et de la lettre du Kimberley Process étaient apparus clairement : des diamants bruts étaient volontairement apportés dans la zone de conflits armés et impliqués dans des opérations commerciales, au profit de l’une des parties du conflit.

Les représentants de Global Witness et du Partenariat Afrique Canada ont fait montre d’un intérêt indéniable pour le sujet (jusqu’ici totalement inconnu d’eux). Puis, en novembre 2005, un rapport était publié sous le titre « Making it Work: Why the Kimberley Process Must Do More to Stop Conflict Diamonds ». Les données relatives à l’arrivée de brut dans la zone des conflits armés de Karabakh étaient confirmées dans le chapitre « Weaknesses in the internal controls of diamond cutting and polishing centres. Armenia ». Or, le rapport sur l’Arménie était foncièrement différent des études africaines de Global Witness et du Partenariat Afrique Canada, car entièrement basé sur des sources libres ; il n’a donc eu absolument aucun effet.

Il était évident que les questions arméniennes (à la différence des questions africaines) n’avaient aucun intérêt pour le partenaire informel, présumé influent, de ces organisations de défense des droits de l’homme. Ajoutons simplement que l’Arménie est un consommateur, et non un producteur de brut. Et on peut considérer que l’hypothèse selon laquelle le Kimberley Process, et notamment ses membres représentés par les organisations non gouvernementales, a servi d’outil pour la régulation du marché, est ainsi confirmée.

Bien entendu, je suis loin de penser que des organisations comme Global Witness et Partenariat Afrique Canada sont des ONG à la solde d’un tiers, créées et financées à dessein pour des fins spécifiques. Ce processus est bien plus flexible et polyvalent. Mais la manipulation de telles organisations est sans aucun doute possible.

Parallèlement, il faut noter que la masse des informations négatives relatives aux diamants naturels, utilisées aujourd’hui par l’IGDA pour faire la promotion directe des synthétiques, est produite par des organisations non gouvernementales inscrites actuellement (ou précédemment) au Kimberley Process. Toute extension de la définition des « diamants du conflit », toute accusation contre l’industrie diamantaire sur son incapacité à affronter les questions humanitaires, environnementales ou terroristes seront utilisées à des fins exactement identiques. Immédiatement et avec efficacité.

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Source Rough&Polished