Diamants rares, le goût de l’exception

Isabelle Hossenlopp

Diamants de couleur hors norme, tailles anciennes au charme imparfait, signatures iconiques et pierres issues de mines épuisées… Le marché du diamant évolue vers toujours plus d’exigence et de singularité. Entre régulation des prix et essor des ventes online, les collectionneurs d’aujourd’hui privilégient la rareté, la qualité et la recherche de sens. Entre émotion et stratégie, analyse d’un marché avec Violaine d’Astorg, directrice du département Joaillerie de Christie’s Paris.

IH : Quels sont les diamants les plus recherchés actuellement ?

Certains de nos clients recherchent, depis quelques années, des tailles anciennes, des pierres qui ont une histoire. C’est une tendance très significative. Cette demande a du sens car Christie’s travaille essentiellement avec des bijoux et des pierres qui proviennent de clients particuliers, ce sont donc souvent des pièces très anciennes.

Diamant Marie Thérèse Pink 10,38 carats JAR ring. Adjugé 14 millions $


Nous notons un regain d’intérêt pour la taille rose. Plus le client est exigeant, plus il aura les moyens d’aller vers des pierres extrêmement rares. Mais notre Maison doit aussi répondre à une demande pour des diamants plus accessibles dans cette catégorie de taille ancienne. Nous « pardonnons » à ces pierres de ne pas être parfaites, d’être un peu jaune ou d’avoir quelques inclusions parce que ce sont des pierres généreuses et parce qu’elles ont cette taille unique, très recherchée. Elles seront un peu moins chères mais dans les ventes aux enchères, nous avons besoin de présenter une grande variété de prix.

Concernant les diamants de couleur, les grands collectionneurs ont un niveau d’exigence élevés. En-dehors des diamants bleus ou roses, très recherchés, il existe aussi des pierres prisées pour leur singularité. Par exemple, nous avons vendu à Paris pour plus de 2 millions d’euros en juin dernier, un diamant qui avait une couleur jaune, mais avec une nuance très particulière qui était d’ailleurs inscrite sur son certificat du GIA [bague sertie d’un diamant Fancy Vivid jaune-orangée de 9,67 carats, vendue 2 121 200 € pour une estimation de 250 000-350 000 €. La Bague a multiplié son estimation quasiment par 10 NDLR].  Dès que la couleur d’un diamant sort de l’ordinaire, l’attrait des collectionneurs est évident.

Diamant jaune orangé de 9,67 carats. Adjugé 2,1 millions € (vente à Paris, juin 2025)

IH : Y a-t-il des signatures, des époques, des styles plus demandés que d’autres ?

Les gens adorent depuis toujours l’Art déco mais on note un engouement pour les années 1960-1970 ainsi que pour les bijoux de style rétro. Toute la période après la seconde guerre mondiale est importante aussi pour nos collectionneurs. Ce que les acheteurs apprécient dans le style des années 1950 à 1970, c’est le bijou en or, en particulier en or jaune mais nous sommes ici davantage sur des signatures que sur le diamant. Concernant les marques et les Maisons très recherchées, je citerais en premier Cleef & Arpels vintage, Cartier vintage et Bvlgari. Si je pense au diamant, je dirais plutôt Graff, Harry Winston, Tiffany et Cartier époque Art déco.

VAN CLEEF & ARPELS demi-parure Fuchsia. Adjugée 189 000 €

IH : Plus récemment, le Melon Blue, un diamant bleu vif de 9,51 carats, n’a pas atteint le prix attendu. Comment l’expliquez-vous ?

Le Melon Blue a atteint son prix de marché. L’estimation s’établit avec le client mais ensuite, la vente reflétera la demande et comme vous l’avez remarqué, l’estimation n’était pas affichée dans le catalogue. Notre client sait que Christie’s est le N°1 sur le marché depuis plus de 30 ans, que la Maison connaît parfaitement la demande et maîtrise le prix lié à cette demande. Positionner une pierre sans afficher son estimation, c’est un gage de confiance de la part de notre client et des acheteurs. La différence de prix entre la vente de 2014 et celle de 2025 est due à un phénomène de régulation du marché lié à l’offre et à la demande [le diamant avait été vendu une première fois pour 28 millions d’euros chez Sotheby’s à New York, contre 21,1 millions d’euros – frais compris- lors de sa vente de 2025 chez Christie’s NDLR].

Diamant Melon Blue de 9,51 carats. Adjugé 21,1 millions €

Ce type de diamants était peut-être plus rare en 2014. Regardez par exemple le cours des perles fines, comparez ce qu’il était il y a quelques années à ce qu’il est aujourd’hui, ou le prix des rubis birmans, dont on sait que la mine s’est tarie au XIXème siècle ou encore celui des saphirs du Cachemire. De facto, nous parlons de gemmes que nous ne trouverons plus, contrairement aux diamants de couleur. Le prix d’une pierre reflète tout simplement le marché à l’instant T. D’autres paramètres rentrent aussi en compte, comme le contexte géopolitique, cela est très lié à notre métier.

DE GRISOGONO colleir The Art of De Grisogono, diamant taille émeraude de 163.41 carats, diamants et émeraudes. Adjugé 33,8 millions $

IH : Le diamant de Golconde, dont les mines ont disparu, est-il très demandé et sa cote monte-t-elle ?

Oui, j’aurais pu faire un rapprochement entre le saphir du Cachemire et le diamant de Golconde puisque nous parlons de mines épuisées. L’histoire autour de ces diamants est absolument formidable. Elle concerne l’histoire de la royauté en Europe, en France. De très nombreuses pierres ont été extraites des mines indiennes et rapportées au sein des cours d’Europe. Dans l’Histoire, les pierres qui portent l’appellation Golconde sont iconiques. J’ai eu le plaisir de faire une conférence en juin dernier avec Capucine Juncker, qui a écrit un très beau livre sur les diamants de Golconde. Golconde fait partie des mines et des appellations qui font rêver. Encore une fois, nous parlons de diamants anciens, de pierres anciennes. Pour moi, le « double effet kiss cool » si je puis dire, c’est une pierre qui aurait une couleur et une pureté de qualité et qui serait ancienne. Cette réflexion s’applique d’ailleurs autant aux diamants qu’aux pierres de couleur.

Le Wittelsbach-Graff (origine Golconde) de 31,06 carats. Adjugé 24,26 millions $


IH : Vous avez fait de belles ventes online pendant la période de confinement. Est-ce une tendance qui perdure ?

Nous avons eu un très beau record en juin dernier avec le diamant que je vous ai mentionné, un diamant jaune absolument sublime, avec une touche orangée et que nous avons vendu plus de 2 millions d’euros. Le Covid nous a effectivement donné la capacité de repenser notre format de ventes digitales. Comment pouvait-on faire sans exposition, sans possibilité d’accueillir le public pour pouvoir présenter ces pièces ? Nous avons alors refait la même chose que pour la vente Elisabeth Taylor, notre première vente online chez Christie’s à New York en 2011. Nous avons renouvelé le modèle, 10 ans plus tard, et cela a très bien fonctionné. Ce qui est formidable, c’est que dès le début, nous avions plus de 10 000 adresses IP différentes connectées. Je me souviens avoir demandé au client service de New York qui nous donnait les chiffres de revérifier parce que je pensais qu’ils s’étaient trompés d’un zéro ! Mais les chiffres étaient justes. Toutes ces adresses IP correspondaient à plus de 40 nationalités différentes, il y avait plus de 500 enchérisseurs. Et c’est incroyable, en fait, de voir qu’il n’y a plus de fuseau horaire, plus de frontières et que les gens partout dans le monde, à n’importe quelle minute, peuvent se positionner sur un bijou. Au début, les gens pensaient que c’était plus facile de faire une vente online qu’une live sale [vente en salle NDLR] avec un catalogue, mais c’est une erreur.

Une vente online implique de faire 5 photos par bijou. Donc, vous imaginez l’importance du traitement photo que nous devons assurer… La précision en termes de certification est d’autant plus importante. Nous avons davantage envoyé les pierres en laboratoires, au LFG, au SSEF, à Gübelin, au GIA. L’acheteur éloigné devait pouvoir disposer du maximum d’information pour qu’il puisse enchérir.

JAR diamant rose et saphirs de couleur

Donc, si je regrette de ne plus assister à cette effervescence fantastique créée par les commissaires-priseurs en salle, qui enchérissent sur cette excitation autour des objets, force est de constater que la vente online est maintenant ma priorité numéro un pour nos clients. La visibilité traverse les frontières, elle est démultipliée. Christie’s a encore des sites de vente à l’étranger qui font des live sales. Mais, à Paris, effectivement, les ventes à distance marchent très bien. Nous n’avions jamais dépassé les 10 millions d’euros dans une vente avant de les faire online. Notre événement du mois de juin 2025 a affiché un véritable record, avec 16 millions d’euros. Et surtout, des bijoux dépassant le million d’euros se sont vendus facilement et très vite.

Je voudrais donner un autre exemple. En 2021, un bijou de Jean Fouquet avait dépassé le million d’euros, soit plus du double de son estimation et c’était seulement notre deuxième vente online. Ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir vendre ce genre de pièces. Elle n’est sertie d’aucun diamant, juste d’une aigue-marine mais il s’agissait d’un bijou iconique de la période Art déco. Tout le monde connaissait ce bijou sans jamais l’avoir vu. Et quand j’ai réussi à le présenter, c’était extraordinaire.

Les ventes online sont très importantes pour nos clients, nous continuons à les développer.

IH : Si l’on se réfère à 10 ou 15 ans en arrière, est-ce que vous voyez une évolution de comportement de vos acheteurs ou une évolution dans leurs choix ?

Ils recherchent la qualité, indéniablement ! Et je remarque aussi qu’ils sont extrêmement renseignés grâce à la pédagogie qui est mise en place autour des ventes, autour du marché des bijoux. Aujourd’hui, ils savent ce que signifient les 4C, ils connaissent le cours du diamant alors qu’avant, ils allaient voir leur bijoutier de quartier ou un diamantaire, ils leur achetaient une pierre, espérant faire une plus-value plus tard. Ce n’était pas forcément une mauvaise idée, chacun construit son projet comme il l’entend. Mais ce qui a changé aujourd’hui, je pense que c’est la recherche de la qualité et de la réassurance. Il y a eu trop de diamants vendus comme des pierres d’investissement, avec parfois de grands succès mais aussi des déconvenues. Aujourd’hui, les acquéreurs ont besoin de savoir ce qu’ils achètent. Les vendeurs, de leur côté, comprennent l’intérêt de mettre en compétition plusieurs acheteurs. L’essentiel pour moi, ce sont les vendeurs. Sans eux, je n’ai pas de vente, pas de bijou et rien à proposer au marché. Mon intérêt premier sera toujours lié à nos vendeurs. Je cherche pour eux la meilleure stratégie de vente, le meilleur endroit dans le monde pour présenter leur bijou. Ce n’est pas forcément à Paris, mais peut être à Genève, Hong Kong, New York ou Londres. Une autre préoccupation importante est de trouver toutes les typologies d’acquéreurs potentiels, acheteurs privés, marchands, lapidaires, collectionneurs qui pourront enchérir les uns contre les autres.

Diamant Bleu Royal de 17,61 carats. Adjugé 43,8 millions $

IH :  Avec des bijoux anciens ou des diamants anciens, comment gérez-vous la traçabilité des pierres ?

C’est compliqué évidemment mais nous respectons notre obligation de compliance. Autant que possible, nous essayons de connaître l’origine des pierres ou des bijoux. Nous avons établi une liste de questions précises à poser. Mais je dirais que la plupart du temps, nous achetons des bijoux de famille, transmis de génération en génération. J’ai la chance de rencontrer les petits-enfants, les arrière-petits-enfants, parfois les enfants des propriétaires et cela nous donne une certaine garantie. Nous savons à qui nous avons à faire.

IH : Comment bien acheter un diamant quand on passe par une Maison de ventes aux enchères ? Quel conseil donneriez-vous ?

Nous avons la chance d’être extrêmement proches de nos acheteurs, la notion de confiance est essentielle. Ils ne doivent pas hésiter à poser des questions aux directeurs des ventes, aux spécialistes. Nous serons toujours là pour les aider à « bien acheter » si je puis dire, c’est-à-dire au meilleur prix et de la manière la plus cohérente. Christie’s est une maison de vente avec des expositions publiques, ouvertes à tous, donc il est facile de venir et de poser des questions.

 Il n’y a pas de recette magique, il faut être bien renseigné, bien conseillé.

IH : Quel message aimeriez-vous transmettre à vos clients ?

Pour nos clients, il n’est pas facile d’évaluer avec certitude la valeur des bijoux parce que le marché évolue. La pierre de famille, dont on a entendu parler par tradition familiale, n’est pas forcément celle que l’on pense posséder. Il ne faut pas hésiter à demander des expertises, à faire appel à des spécialistes. Nous sommes là pour ça, pour prendre le temps d’expliquer au client quelle est la valeur de sa pierre sur le marché, c’est-à-dire ce qu’elle représente, s’il faut la vendre avec ou sans sa monture, la proposer dans une vente privée ou une vente aux enchères… Il existe plusieurs façons de vendre une pierre ou un bijou.

Diamant Sakura de 15,81 carats. Adjugé 29,3 millions $

Image Principale : Violaine d’Astorg

Crédit Photos ©Christies