Les ressorts derrière la forte progression des bénéfices d’Alrosa

John Jeffay

Les bénéfices de Lucara ont reculé de 35 % sur l’exercice 2025. Les pertes de Petra Diamonds ont augmenté de 67 %. Celles de Mountain Province ont bondi de près de 600 % sur les neuf premiers mois de l’année.

Dans ce contexte particulièrement dégradé, Alrosa, groupe minier russe sous sanctions, affiche une hausse de 88 % de ses bénéfices. Une performance qui appelle toutefois une lecture plus approfondie.

Les indicateurs de premier niveau ne reflètent pas nécessairement la réalité économique sous-jacente, et le cas d’Alrosa en constitue une illustration.

En pratique, le groupe ne se trouve pas dans une phase de croissance structurelle. La principale explication tient aux sanctions internationales.

Une part significative du bénéfice — 468 millions de dollars — provient de la cession contrainte de sa participation dans la mine angolaise de Catoca, conséquence directe des sanctions du G7. Il s’agit d’un effet ponctuel, et non d’un levier de rentabilité récurrent.

Le groupe a également réduit ses coûts en suspendant l’exploitation de gisements peu rentables, dans un contexte de demande morose — elle-même liée aux sanctions. Par ailleurs, la dépréciation du rouble a contribué à améliorer ses résultats, un facteur également associé aux conséquences économiques du régime de sanctions.

Ainsi, si le résultat annuel apparaît en hausse, l’analyse détaillée met en évidence une situation plus fragile. La cession de Catoca constitue un gain non récurrent, les économies liées à l’arrêt de certaines exploitations ne sont pas nécessairement durables et la faiblesse du rouble traduit avant tout un déséquilibre macroéconomique.

Alrosa ne souhaitait pas se désengager de sa participation de 41 % dans Catoca, mais les autorités angolaises ont imposé cette décision, considérant le groupe comme un « partenaire nuisible » dans le contexte de la guerre en Ukraine et des sanctions, susceptibles d’affecter la crédibilité du pays sur le marché international du diamant.

La vente de cette participation à Taadeen, filiale du fonds souverain d’Oman, met fin à 32 années de partenariat avec l’Angola et a généré un apport de liquidités de 200 millions de dollars.

Sur le plan opérationnel, Alrosa a suspendu en juin dernier l’exploitation de plusieurs gisements du projet Verkhne-Munskoye, après l’arrêt, en avril, des activités alluvionnaires de sa filiale Almazy Anabara dans la vallée de la rivière Anabar.

Le groupe estimait que l’arrêt des sites produisant moins d’un million de carats permettrait de réduire les coûts directs de 107 millions de dollars sur l’année, au prix toutefois d’une contraction de ses capacités de production.

La faiblesse du rouble constitue un facteur de soutien à court terme, les ventes étant libellées en dollars tandis que les coûts sont majoritairement en monnaie locale. Elle reflète néanmoins un environnement économique contraint, marqué par la baisse des revenus pétroliers et le coût du conflit en Ukraine.

Depuis l’entrée en vigueur des premières sanctions en janvier 2024, Alrosa a réorienté ses volumes de diamants bruts vers des marchés non soumis aux restrictions, notamment l’Inde, la Chine et, dans une moindre mesure, les Émirats arabes unis. Cette redistribution des flux a contribué à une baisse des prix du brut à l’échelle mondiale, estimée entre 40 % et 60 % sur les trois dernières années.

En apparence, l’impact sur le chiffre d’affaires reste limité, avec un recul de 1,7 % à 3 milliards de dollars en 2025. Toutefois, cette stabilité masque des ajustements importants, notamment l’écoulement d’une part significative de la production — potentiellement jusqu’à 30 % — auprès de Gokhran, le fonds d’État russe, bien que les volumes exacts ne soient pas publiés.

Face aux difficultés du marché du diamant, Alrosa amorce également une diversification, en particulier dans l’or. Le groupe indique avoir investi 105 millions de dollars dans le projet Degdekan, avec une production attendue de 3,3 tonnes par an à horizon 2030, et étudie par ailleurs le potentiel d’extraction aurifère à partir des résidus de la mine de Mirny.

Au-delà des sanctions, Alrosa est confronté aux mêmes contraintes que l’ensemble de la filière : demande mondiale atone, baisse des prix du brut, niveaux de stocks élevés et montée en puissance des diamants de synthèse.

Le groupe maintient néanmoins une communication résiliente, estimant que l’impact des sanctions du G7 et de l’Union européenne reste limité.

« Les sanctions mises en place par nos adversaires étaient censées avoir un effet significatif, mais elles n’atteignent pas les objectifs escomptés », déclarait en avril dernier Pyotr Karakchiyev, responsable de la coopération internationale.

Il attribue notamment cette situation à l’absence de dispositifs pleinement opérationnels de traçabilité permettant d’exclure les diamants russes des marchés occidentaux.

« La traçabilité faisait partie des conditions clés envisagées par le G7 pour empêcher l’entrée de pierres russes sur les marchés occidentaux. À ce stade, elle ne fonctionne pas. Il n’existe pas encore de solution technique aboutie », a-t-il conclu.

Image principale : John Jeffay

Source : Idex Online