Rapport sur le marché du mois de janvier : des temps difficiles pour le taillé

| 24 June 2015

Rapport sur le marché du mois de janvier : des temps difficiles pour le taillé
"Rapport sur le marché du mois de janvier : des temps difficiles pour le taillé"

Avec la nouvelle année, tout le monde entend prendre de bonnes résolutions. Dès le mois de janvier, untel promet d’entamer une vie saine (ou jure d’y parvenir par tous les moyens). Tel autre rêve de changer d’emploi, un autre encore de progresser dans sa carrière. Janvier reste également le mois des déclarations de politique générale qui donnent le ton pour la nouvelle année.

Le monde des affaires n’y fait pas exception

L’événement le plus attendu de janvier reste le premier sight de la De Beers : les professionnels attendent bien sûr du brut, mais aussi un message sur l’orientation de la société pour l’année.

L’une de ces déclarations s’est révélée intéressante, même si, bizarrement, elle n’a suscité que peu de commentaires. Lors d’une rencontre avec les sightholders, Varda Shine, la vice-présidente de la De Beers, a presque ouvertement prédit des périodes difficiles à venir.

Elle a rappelé que les liquidités continueront à poser problème aux sightholders et les a exhortés à aborder différemment la gestion financière et les relations bancaires à l’avenir (note de l’auteur : le texte ci-après est cité par Rapaport.)

« La transparence sera essentielle car les banques vont chercher à minimiser leur profil de risque et à se conformer aux nouvelles normes bancaires, a-t-elle déclaré. Il va falloir rationnaliser le fonctionnement et axer précisément le financement sur les opérations de diamants pour exploiter au maximum les possibilités indéniables de l’industrie à long terme. »

L’affirmation par la De Beers que le marché connaît des problèmes de liquidités peut passer pour un simple énoncé de faits. Mais elle ne se contente pas d’affirmer, elle en « appelle » aux sightholders pour résoudre ce problème. Et on peut y voir un message assez clair : la société ne semble pas vouloir faire des concessions aux sightholders, du moins tant qu’elle ne constate pas d’avancée de leur part.

L’année dernière, la De Beers et ALROSA ont essayé de limiter les ventes et de maintenir les prix sur plusieurs mois, en dépit d’un recul de la demande et d’une crise des liquidités chez leurs clients. Or, à l’automne, elles ont dû abandonner. Selon les statistiques des importations de brut de Belgique, les prix moyens ont chuté en octobre de 17 % par rapport au mois précédent. La De Beers n’a pas annoncé l’ampleur de sa baisse de prix, se limitant à parler « d’ajustements à la demande ». On peut toutefois établir que la réduction n’a pas été significative : après le sight de décembre, les clients ont rapporté des prix de 10 % supérieurs au marché en moyenne.

Le sight de janvier de la De Beers a été estimé à 550 millions de dollars, environ 100 millions de moins qu’à l’ordinaire pour ce mois-ci. Officiellement, la société avance une demande plus réduite que d’habitude et des diamantaires peu désireux de reconstituer leurs stocks. Mais difficile d’établir qui de la poule ou de l’œuf… Des rumeurs circulent selon lesquelles une nouvelle hausse des prix par la De Beers serait due à l’ajustement de sa gamme de produits ; or, ces rumeurs ne sont pas fondées. Il est fort probable que la De Beers continue de limiter systématiquement son offre. Dans ce cas, cette pratique porte ses fruits : selon les sightholders, les boîtes de la DTC se négocient déjà avec un premium de 3 % à 5 % sur le marché secondaire (dû à la difficulté à les obtenir). Vous souvenez-vous de la dernière fois, mis à part en janvier, où les boîtes de la DTC s’échangeaient avec un premium ?

De même, le marché, touché par la pénurie, commence à proposer des premiums sur les marchandises d’ALROSA et de BHP. Les prix du brut repartent donc à la hausse, malgré un rythme lent.

Mais revenons aux diamantaires

Les hausses de prix profitent aux miniers et même aux négociants, mais ne devraient pas bénéficier aux sociétés directement engagées dans la fabrication. Les prix du taillé ont du mal à progresser ; d’ailleurs, la demande de taillé n’évolue pas aussi vite qu’il y a quelque temps. Dès lors, toute augmentation du brut viendra tacitement « rogner » la marge que les fabricants ont tout juste commencé à obtenir au cours des deux derniers mois de 2012. La Surat Diamond Association a déjà tiré la sonnette d’alarme (dans une publication récente du Times of India).

Actuellement, la taille et la fabrication de bijoux ne permettent pas de gagner beaucoup d’argent. Le départ d’Harry Winston de la vente de bijoux, également annoncé en janvier, paraît très symbolique. Harry Winston n’est pas une petite société de taille, il s’agit d’une marque haut de gamme, à l’histoire riche (il suffit de se rappeler que la petite phrase de Marilyn Monroe, « Diamonds are a girl’s best friend[1] », a été prononcée à propos de ces bijoux). Il est donc beaucoup plus amusant de lire les commentaires des experts bancaires qui expliquent que « la haute joaillerie, pour Harry Winston, n’a été qu’un investissement, dont la société se retire aujourd’hui avec plaisir » ; apparemment, ces experts sont beaucoup plus versés dans la finance que dans le diamant.

Si la direction de Harry Winston abandonne une marque de renommée mondiale et qu’elle est même prête à changer de nom, cela signifie forcément que les activités, en aval de la vente de brut, ne présentent plus d’opportunités pour eux. Que dire alors des tailleurs à petite échelle de Surat ?

Dans ce contexte, la De Beers propose aux diamantaires « d’aborder différemment la gestion financière » pour trouver une voie de sortie. Je vois mal comment un fabricant peut faire évoluer ses relations avec sa banque s’il doit lui rembourser un prêt et que l’établissement insiste pour constater de bonnes ventes et des bénéfices. J’espère vivement que la retranscription a déformé le fond du message et que ce n’est qu’à cause de cela que la déclaration de la De Beers semble aussi dure. En effet, la crise des liquidités ne semble plus concerner toute l’industrie, mais bien les fabricants seuls.

Il faut que le taillé soit cher et il serait ridicule d’aller à l’encontre de cette idée. C’est une histoire de tradition ; un jeune homme économise sou à sou pour offrir une bague en diamants à sa fiancée et ainsi lui prouver la pérennité de ses intentions. Il est malheureux de constater que les fabricants ressentent les mêmes sensations quand ils achètent du brut.

Source Rough&Polished


[1] Les diamants sont le meilleur ami de la femme

Haut de page