Market Report: Septembre 2012 : Anglo American ou le « tapis de bombes » ?

| 24 June 2015

Market Report: Septembre 2012 : Anglo American ou le « tapis de bombes » ?
"Market Report: Septembre 2012 : Anglo American ou le « tapis de bombes » ?"

Le salon de Hong Kong qui s’est tenu fin septembre n’a pas permis d’inverser totalement l’ambiance qui règne sur le marché. Les experts emploient des termes similaires : « marché morose », « intérêt limité » et « optimisme timide ». En septembre, les échanges étaient restreints et les achats n’avaient pour seul but que de satisfaire les besoins actuels, sans viser le stock.

Toutefois, le mois d’octobre a été accompagné de nouvelles inattendues. Selon des sources sur le marché, la De Beers a vu son chiffre d’affaires grimper à plus de 700 millions de dollars lors du dernier sight, dépassant ainsi les mois les plus rentables de cette année. En l’absence de signes extérieurs d’une hausse de la demande, cela ne peut signifier qu’une seule chose, la société a considérablement réduit ses prix du brut et certainement également contraint les sightholders à se porter acquéreurs des marchandises précédemment reportées, aujourd’hui et non au printemps prochain, comme cela avait été proposé en premier lieu.

L’état du marché

Mettons tout de suite de côté le scénario de la brusque augmentation de la demande. Il suffit de relire les actualités de septembre parues dans tous les médias de l’industrie ; je vous mets au défi de trouver cinq articles rédigés sur un ton optimiste. Les termes les plus favorables étaient les « signes de reprise », lesquels sont apparus, par exemple, dans la demande pour les marchandises indiennes. Fin septembre, Diamond Corp a même annoncé que, du fait de l’affaiblissement des prix, la société n’organiserait pas ses enchères de brut.

Les statistiques du commerce extérieur de Belgique et d’Inde pour septembre ne sont pas encore prêtes, mais les données pour le mois d’août ont également montré une baisse significative des échanges, qui peut difficilement se limiter à une période légèrement inférieure à un mois.

Données commerciales pour la Belgique et l’Inde (mensuelles, en millions de carats) :
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De plus, les prix moyens à l’exportation pour le taillé dans ces pays ont connu une baisse sensible en août (toujours d’après les statistiques du commerce extérieur).

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Puisque, selon les médias, le commerce des diamants et des bijoux en septembre était limité, les diamantaires n’ont pas eu l’occasion de rassembler les fonds nécessaires pour accroître considérablement leurs achats.

Il existe une autre hypothèse à la brusque remontée potentielle de la valeur du sight de la DTC en un mois. Théoriquement (et théoriquement seulement), la DTC pourrait en quelque sorte obliger les sightholders à accélérer leurs achats en apportant quelques modifications intéressantes à leurs contrats. Mais, comme je l’ai dit, quelques mois seulement avant cela, la DTC leur avait déjà permis d’abandonner certains des achats et de reporter jusqu’à la moitié des marchandises proposées jusqu’au printemps prochain. Un deuxième cadeau en deux mois dans un marché « amaigri », mais pas critique ? Cela semble peu probable.

Par conséquent, la seule solution logique est la baisse des prix. Et les prix semblent bien avoir été considérablement réduits, ce qui permet de « convaincre » les sightholders d’acheter maintenant la part des marchandises reportées. En général, ces hypothèses sont confirmées par les déclarations des acteurs du marché.

La solution du moindre mal ?

La baisse des prix semble être une étape extrêmement illogique pour la De Beers, tout simplement parce qu’elle va à l’encontre de sa propre déclaration d’il y a deux semaines. Son PDG, Philippe Mellier, a déclaré lors du salon de Hong Kong que le prochain sight « serait de nouveau limité » et que la société n’a pas l’intention de continuer à baisser ses prix (en août, la DTC les a réduits de 8 % à 10 %) : « l’industrie doit être optimiste pour s’assurer que les prix vont augmenter. »
On ne peut que s’interroger sur les raisons qui ont amené la De Beers à inverser sa politique commerciale en l’espace de 10 jours. On dirait pourtant que c’est exactement ce que le marché craignait depuis l’année dernière : Anglo American, qui a renforcé son contrôle sur la De Beers à la mi-août, a commencé à exercer une influence directe sur le minier pour l’amener à adopter sa propre idée des « normes du marché ». D’ailleurs, ce n’est pas par hasard si les nouvelles de la restructuration imminente de la De Beers et de la DTC et de l’intégration de Diamdel n’ont elles aussi été publiées qu’à l’automne.

Passons aux chiffres

Les états financiers de la De Beers pour le premier semestre 2012 semblent assez prometteurs. Les ventes n’ont pas fortement reculé par rapport au premier semestre 2011, même si la dette se réduit progressivement.

(en millions de dollars)
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Toutefois, la situation semble bien moins sereine au regard du rapport d’Anglo American pour le 1er semestre 2012.

Anglo American est une société minière transnationale qui est loin de se reposer sur les diamants pour assurer sa rentabilité. Son bénéfice d’exploitation est expliqué dans le tableau ci-dessous (selon les rapports de la société, en millions de dollars).

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On le voit, au premier semestre, ses bénéfices se sont effondrés sur toute la gamme, en raison de la crise de l’économie mondiale ainsi que de la chute des prix des métaux et du charbon thermique. Suite à cet écroulement des prix, son bénéfice d’exploitation a perdu près de 40 % au 1er semestre 2012.

La société n’a pas encore publié sa déclaration sur neuf mois (mais elle devrait le faire prochainement). Cependant, à en juger par les prix actuels des matières premières, les résultats d’Anglo American pour les neuf premiers mois de 2012 seront médiocres. Ci-dessous les graphiques de prix des matières premières de base produites par Anglo American l’année dernière, jusqu’au 8 octobre compris.

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Il faut aussi remarquer que le rachat de la De Beers et le transfert de son passif à Anglo American ont contribué pour 6,3 milliards de dollars à la dette de la société, dette qui doit être étalée sur une longue période. Or, l’état de l’économie mondiale reste fragile ; les prix des matières premières continuent de baisser.

Dans notre précédent rapport, nous avons évoqué les ventes de la DTC pour cette année. Au mois d’août, la société a annoncé des résultats en deçà du niveau des sights organisés en 2011, avec un écart de plus de 800 millions de dollars. La société a néanmoins permis à ses clients de ne pas acheter jusqu’à 50 % du brut proposé en juillet et en août et a annulé le sight de septembre.

La période de fin septembre, début octobre, voit généralement la publication des rapports du troisième trimestre. Je ne serais pas du tout étonnée si la De Beers annonçait une forte baisse des bénéfices d’exploitation au 3ème trimestre 2012, si ce n’est des pertes, qui seront désormais portées au bilan d’Anglo American. De même, je ne serais pas étonnée qu’Anglo American, propriétaire de 85 % de la De Beers, ait envoyé, pour employer un euphémisme, un message clair à la direction du minier : la société-mère ne peut pas se permettre de perdre de l’argent sur un marché secondaire alors que ses principales sections réduisent progressivement leurs activités. C’est évident, la De Beers devra autoriser la régulation des prix du marché et afficher de bons chiffres de ventes.

Gains à court terme, échec à long terme

La baisse des prix des matières premières est une mesure efficace et logique, qui permet d’augmenter les ventes et les bénéfices à court terme. Toutefois, les diamants n’ont jamais été une matière première et leur marché de consommation est extrêmement artificiel. Baisser les prix en cette période troublée implique que la De Beers abandonne sa politique de façonnement du marché à long terme, ce qu’elle a pourtant toujours fait et qu’elle continue à prôner au travers de ses initiatives marketing.

Il est difficile de prévoir les conséquences qu’aura cette démarche, mais il est peu probable qu’elles soient positives. Souvenez-vous simplement que l’énorme effondrement du marché en 2008 a commencé avec un revirement incontrôlable de BHP lors des enchères.

La baisse des prix par la De Beers pourrait amener d’autres sociétés minières à adopter des mesures similaires et concrétiser le cauchemar de Cecil Rhodes : la concurrence des prix entre les miniers. Alors, une forte baisse des prix associée à une augmentation des enchères est-elle vraiment la définition du « meilleur des mondes » ? J’ai bien peur que personne dans la filière n’en tire profit.

À moyen terme, les miniers eux-mêmes commenceront à perdre de l’argent et à réduire leurs bénéfices. En outre, ils auront toujours à supporter des coûts d’exploitation importants pour l’entretien et les stocks, et personne ne peut dire si les opérations existantes seront lucratives. De surcroît, si les capacités de production doivent être partiellement suspendues, cela se traduira par une pénurie sur le marché, qui fera automatiquement monter les prix que les miniers cherchaient à réduire. Dès lors, le facteur social sera instantanément porté au premier plan et deviendra l’une des caractéristiques déterminantes, comme cela a été le cas pour le Botswana, la Russie et l’Inde en 2009.

Une forte baisse des prix du brut ne peut pas non plus faire le jeu des diamantaires, elle déprécierait leurs stocks et leur garanties bancaires et, même sans cela, les fabricants indiens sont maintenant dans une position difficile, en raison de la dépréciation de la roupie et de la hausse des remboursements des prêts en dollars américains. La meilleure solution pour eux consiste à stabiliser les prix, en limitant le stock.

Il est difficile d’imaginer que la De Beers ne s’interroge pas sur les possibles répercussions. Et cela est tout à fait déplorable car le marché espérait sincèrement que le départ des Oppenheimer n’entraînerait pas de changements inquiétants dans l’industrie.

Au début du XXème siècle, il existait un marché assez vaste et dynamique pour l’ambre destinée à la bijouterie. Il s’était construit sur le même principe que celui du diamant : une réponse modérée à la demande, sur fond de marketing fort. Plus tard, ces principes ont été enterrés et l’ambre s’est échangé librement. Mais où en est ce marché aujourd’hui ?

Source Rough & Polished


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